• 20 septembre 2026
  • N'Djamena

Sultanat du Baguirmi : l’ancien gouverneur Kedellah Younouss Hamidi monte au créneau et appelle à la sauvegarde de l’autorité traditionnelle

Sultanat du Baguirmi : l’ancien gouverneur Kedellah Younouss Hamidi monte au créneau et appelle à la sauvegarde de l’autorité traditionnelle

Entre rappel des règles successorales, dénonciation de la fragilisation des chefferies et appel au dialogue, l’ancien ministre de l’Administration du territoire prend position face aux remous qui secouent le Chari-Baguirmi.

TRIBUNE — Par Kedellah Younouss Hamidi

Issu d’une ancienne chefferie du Grand Kanem, formé à l’École nationale d’administration et de magistrature du Tchad, option commandement territorial, puis à l’Institut international d’administration publique de Paris, dans le domaine de la déconcentration et de la décentralisation, M. Kedellah Younouss Hamidi n’est pas un novice en matière d’administration territoriale et de chefferie traditionnelle.

Préfet à plusieurs reprises, gouverneur de plusieurs provinces et ancien ministre de l’Administration du territoire, il revendique, sans fausse modestie, une connaissance forgée par l’expérience des règles, des usages et des mécanismes qui encadrent les institutions traditionnelles de notre pays, notamment en matière de succession, de désignation, de suspension et de révocation des chefs.

Cette expérience prend une résonance particulière lorsqu’il s’agit du sultanat du Baguirmi. Gouverneur du Chari-Baguirmi de 2003 à 2008, durant cinq années consécutives, il a eu l’honneur de présider la cérémonie d’intronisation de l’actuel sultan, Mbang Hadji. Une responsabilité qui lui a permis, dit-il, d’appréhender de l’intérieur les réalités historiques, sociales et institutionnelles de ce sultanat, dont la grandeur passée demeure profondément ancrée dans la mémoire collective.

Le Baguirmi fut, avant la pénétration française, bien davantage qu’une simple entité coutumière. C’était un véritable royaume, doté d’une organisation politique structurée, d’une hiérarchie établie et d’institutions qui lui conféraient les attributs d’un État. Cette histoire, estime Kedellah Younouss Hamidi, impose aujourd’hui à tous ceux qui s’en réclament un devoir de responsabilité et de préservation.

La succession au trône : une affaire de tradition et de règles établies

Pour l’ancien gouverneur, les mécanismes de succession au sein des chefferies traditionnelles ne sauraient être soumis aux fluctuations des rapports de force ou aux manifestations de rue. Ils reposent sur des règles et des usages dont la légitimité s’est construite au fil des générations.

Dans la tradition du Baguirmi, le successeur éventuel du chef de canton, ou le prince héritier dans le cas du sultanat, est généralement identifié du vivant du souverain. Le sultan le désigne, le prépare et l’initie progressivement aux responsabilités qui seront les siennes. Cette préparation, qui peut commencer dès le jeune âge, vise à garantir la continuité de l’institution et la transmission de son héritage.

À la disparition du souverain, le collège de la famille régnante entérine traditionnellement ce choix, avant sa reconnaissance par l’administration, conformément aux dispositions réglementaires en vigueur.

C’est à la lumière de ces principes que Kedellah Younouss Hamidi analyse les événements récents qui secouent le sultanat. Il estime que les jeunes qui ont entrepris de proclamer la destitution de l’actuel sultan ne disposent d’aucune base traditionnelle leur conférant une telle prérogative.

Il voit dans cette démarche une remise en cause grave des usages qui fondent l’autorité du trône du Baguirmi. Des usages, souligne-t-il, que ni les vicissitudes de l’histoire, ni les bouleversements politiques successifs qu’a connus le Tchad n’ont réussi à effacer.

Pour lui, la contestation de l’autorité du sultan par cette voie constitue un précédent préoccupant. Il se demande d’ailleurs si de tels agissements auraient été tolérés sous le règne de Gaourang ou à l’époque de Mahamat Youssouf, père de l’actuel sultan.

« Ce n’est pas seulement le franc CFA qui a été dévalué, mais aussi la chefferie traditionnelle »

L’ancien gouverneur élargit son analyse à la situation générale de la chefferie traditionnelle au Tchad. Il considère que les tensions qui se manifestent aujourd’hui dans le Baguirmi sont aussi le symptôme d’un affaiblissement plus global de l’autorité coutumière.

« Avec cette démocratie mal assimilée, où certains tendent à confondre la liberté avec le désordre et la revendication avec l’anarchie, les institutions traditionnelles se trouvent davantage exposées à la contestation », observe-t-il.

Dans une formule qui résume son inquiétude, Kedellah Younouss Hamidi estime que ce serait un euphémisme de dire que le franc CFA n’a pas été le seul à subir une dévaluation : la chefferie traditionnelle aurait, elle aussi, connu une forme de déclassement, à travers l’érosion de son autorité, de sa considération et de ses prérogatives.

À ses yeux, les exigences légitimes de la démocratie doivent pouvoir coexister avec les impératifs de sauvegarde de notre patrimoine culturel et de nos traditions ancestrales. L’un ne devrait pas se construire au détriment de l’autre.

Les cantons artificiels, une menace pour la cohésion sociale

Kedellah Younouss Hamidi identifie l’une des causes majeures de la fragilisation de la chefferie traditionnelle dans la multiplication de cantons dont la création, selon lui, ne reposerait pas toujours sur des fondements historiques, territoriaux et sociologiques suffisamment solides.

La création de cantons dépourvus de ressort territorial clairement établi ou d’un ancrage historique reconnu peut, à ses yeux, devenir un facteur de division, de rivalité et de ressentiment au sein des communautés.

Il dénonce également, avec des mots particulièrement sévères, la nomination de personnes qu’il qualifie d’« aventuriers, de troubadours, d’occasions perdues, de perturbateurs et d’oiseaux de mauvais augure », estimant que certaines désignations ont contribué à dévaloriser l’institution coutumière plutôt qu’à la consolider.

L’ancien gouverneur salue, dans ce contexte, la décision du Maréchal du Tchad, Mahamat Idriss Déby Itno, Président de la République, de mettre fin à la création de nouveaux cantons. Il y voit une décision de responsabilité, de nature à contribuer à la préservation de la cohésion sociale et à la stabilisation de l’organisation traditionnelle.

Mais, pour lui, cette mesure doit constituer le point de départ d’une réflexion plus approfondie.

Il préconise un audit de l’ensemble des cantons créés au cours des dernières années, afin d’évaluer leur conformité aux attributs fondamentaux d’une chefferie : une autorité reconnue, une population et un territoire clairement défini.

Il propose que les situations litigieuses soient examinées dans le respect des procédures légales et des droits des communautés concernées.

Au terme du moratoire de cinq ans, il estime nécessaire d’engager une réflexion sur l’adoption d’un dispositif législatif clarifiant durablement les conditions de création de nouveaux cantons, voire leur interdiction, afin de mettre un terme à ce qu’il considère comme une fragmentation préjudiciable de l’autorité traditionnelle.

Redonner à la chefferie ses moyens et sa dignité

Pour Kedellah Younouss Hamidi, la restauration de l’autorité traditionnelle ne peut se limiter à des déclarations de principe. Elle doit s’accompagner de mesures concrètes.

Il plaide pour que les chefs traditionnels soient rétablis dans leur dignité, leurs honneurs et, dans le cadre de la législation nationale, leurs prérogatives historiques.

Cela suppose, selon lui, de leur accorder les moyens nécessaires à l’exercice de leurs missions et de renforcer les capacités des structures locales placées sous leur responsabilité.

L’ancien gouverneur souhaite notamment que les goumiers puissent, dans le strict respect des lois et sous l’autorité des institutions compétentes, contribuer aux missions de sécurité, à la prévention des conflits, à la protection de la faune et de la flore, ainsi qu’aux campagnes de vaccination et aux actions de sensibilisation en matière d’hygiène publique.

Parce qu’ils sont en contact permanent avec les populations, les chefs traditionnels devraient, à ses yeux, constituer les premiers relais de prévention des conflits intercommunautaires, des différends entre agriculteurs et éleveurs et des feux de brousse.

La chefferie, insiste-t-il, ne doit pas être considérée comme un vestige du passé, mais comme un acteur de proximité susceptible de contribuer à la stabilité et au développement des communautés.

Les frustrations de la jeunesse doivent être entendues, sans que l’institution soit bafouée

Revenant aux événements qui agitent le sultanat du Baguirmi, Kedellah Younouss Hamidi se garde de réduire la contestation à une simple manifestation d’irrespect ou d’insubordination.

Il admet que les jeunes concernés peuvent porter des revendications légitimes, même si la méthode employée, les excès de langage et certaines prises de position lui paraissent inappropriés et difficilement acceptables.

L’actuel sultan étant une personnalité de premier plan dans la vie publique, il peut susciter des attentes particulières au sein de la jeunesse. Certains peuvent espérer de lui un accompagnement dans l’accès à l’emploi, aux bourses d’études ou à diverses opportunités sociales et professionnelles.

L’ancien gouverneur n’exclut pas que des individus mal intentionnés, tapis dans l’ombre, aient pu exploiter la jeunesse, l’inexpérience et la méconnaissance des mécanismes du pouvoir de certains contestataires, en leur faisant miroiter des perspectives auxquelles ils estiment avoir droit.

Mais, au-delà des hypothèses sur les éventuelles manipulations, il considère que les préoccupations exprimées doivent être prises au sérieux.

Les jeunes, en tant que citoyens et membres de la communauté du sultanat, ont le droit de présenter leurs doléances, de faire connaître leurs difficultés et de solliciter l’intervention de leur autorité traditionnelle. Ces démarches doivent toutefois s’inscrire dans le respect des règles de courtoisie, de la bienséance et de la dignité de l’institution.

Le sultan, pour sa part, a des responsabilités morales et sociales envers sa communauté. Il lui appartient, dans la limite de ses prérogatives, de l’accompagner, de la soutenir et de contribuer à l’amélioration de ses conditions de vie.

L’autorité ne se mesure pas uniquement à la capacité de se faire respecter. Elle se mesure aussi à la capacité d’écouter, de comprendre et de répondre aux attentes, dans la mesure du possible.

Au sultan : le dialogue plutôt que l’affrontement

Tout en saluant la retenue, la sérénité et la dignité dont l’actuel sultan aurait fait preuve face aux événements, Kedellah Younouss Hamidi l’invite à ne pas laisser les blessures de la crise compromettre l’avenir de l’institution.

Les attaques dont il a été la cible, estime-t-il, ne doivent pas empêcher l’ouverture d’une démarche de réconciliation avec les jeunes mécontents.

L’ancien gouverneur encourage ainsi le sultan à prendre l’initiative d’un dialogue direct avec ses frères, à écouter leurs doléances, à comprendre leurs frustrations et à rechercher avec eux les voies d’une sortie de crise.

« Vous devez vous entendre sur une plateforme. Ils ne doivent pas vous demander l’impossible, et vous ne devez pas leur refuser ce qui est possible », recommande-t-il.

Pour lui, le dialogue ne constitue ni un aveu de faiblesse ni une renonciation à l’autorité. Il représente, au contraire, une manifestation de responsabilité et de grandeur, particulièrement lorsqu’il s’agit de préserver l’unité d’une communauté et l’honneur d’une institution séculaire.

Il appelle, dans le même temps, les autorités compétentes à prendre les mesures appropriées pour prévenir la répétition de telles situations dans d’autres localités. Laisser se multiplier les contestations de cette nature, prévient-il, pourrait contribuer à une fragilisation durable de l’ordre social.

Une offre de médiation au nom de l’intérêt supérieur du Baguirmi

Quant à lui, Kedellah Younouss Hamidi refuse de se réfugier dans l’indifférence.

Ses attaches anciennes et ses liens solides avec les différentes composantes de la province du ChariBaguirmi lui imposent, selon ses propres termes, un devoir de responsabilité.

« Me taire face à cette situation pourrait me laisser des remords », confie-t-il en substance.

L’ancien gouverneur se dit donc disposé à s’associer à ses amis, à ses frères et aux responsables politiques de la province animés par la volonté de contribuer à l’apaisement, afin de participer à une éventuelle médiation.

Il ne s’agit pas, précise-t-il, de s’ériger en juge ou de prendre parti dans un différend, mais de contribuer à restaurer la confiance, à rapprocher les positions et à préserver l’essentiel : la paix sociale et la dignité du sultanat.

Car les remous actuels, estime-t-il, ne ternissent pas seulement l’image de l’actuel sultan, dont il réaffirme le soutien et la légitimité au regard des règles qu’il rappelle. Ils affectent également l’image du sultanat du Baguirmi, cette institution historique, honorable et respectable, qui demeure une source de fierté et d’orgueil pour l’ensemble de ses populations.

Le Baguirmi mérite mieux que les divisions. Il mérite que ses fils se parlent, que ses institutions soient respectées et que son héritage soit préservé. C’est à cette responsabilité collective que Kedellah Younouss Hamidi invite aujourd’hui chacun des acteurs concernés.