Le 29 mai 2025, les gouverneurs de la Banque africaine de développement (BAD) désigneront le successeur du Nigérian Akinwumi Adesina, en poste depuis 2015. À moins d’un mois de cette échéance cruciale pour l’avenir de l’institution panafricaine, cinq personnalités sont officiellement en lice. Portraits croisés des prétendants à cette prestigieuse fonction, symbole d’influence sur le continent africain.
Mahamat Abbas Tolli : une encyclopédie de la finance publique et du développement africain

Représentant de l’Afrique centrale, Mahamat Abbas Tolli incarne l’un des parcours les plus complets et transversaux de cette élection. Gouverneur de la Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC) de 2017 à 2024, il a été au cœur des politiques monétaires de la sous-région, pilotant la stabilité macroéconomique dans un contexte de fortes tensions internationales. Auparavant, il avait présidé la Banque de développement des États de l’Afrique centrale (BDEAC), autre levier stratégique du financement de projets structurants sur le continent. Mais c’est au Tchad, son pays d’origine, que s’ancre la genèse de son expertise. Il y a occupé successivement les fonctions de ministre des Finances, ministre des Infrastructures, directeur général des Douanes, puis directeur du cabinet civil du feu président Idriss Déby Itno dès 2003. À travers cette riche trajectoire, Abbas Tolli a accumulé une compréhension systémique des enjeux budgétaires, fiscaux, douaniers et institutionnels du développement africain. Sa candidature se distingue par sa profondeur technique, sa connaissance des rouages institutionnels africains et internationaux, ainsi qu’un ancrage solide dans la diplomatie économique régionale. En somme, une figure encyclopédique dont le parcours transversal donne à sa vision pour la BAD une assise unique.
Amadou Hott : le Sénégalais, profil économique et politique affirmé

Amadou Hott s’impose comme l’un des candidats les plus aguerris en matière de politiques économiques africaines. Formé à la prestigieuse NYU Stern School of Business, il a débuté sa carrière dans la finance internationale, notamment chez JP Morgan et UBS. En 2012, il devient conseiller spécial du président Macky Sall, avant de diriger le Fonds souverain d’investissements stratégiques du Sénégal (FONSIS), qu’il a contribué à structurer. Nommé ministre de l’Économie, du Plan et de la Coopération entre 2019 et 2022, il a orchestré des réformes majeures, renforcé les partenariats publics-privés et conduit la stratégie nationale de relance post-Covid. Son passage à la BAD en tant qu’envoyé spécial pour l’Alliance verte lui a permis de piloter des projets innovants dans les énergies renouvelables, les infrastructures durables et l’adaptation climatique. Ce parcours hybride, entre technocratie de haut vol et engagement politique national, place Amadou Hott parmi les profils les plus complets de cette élection. Toutefois, le fait qu’il soit issu d’Afrique de l’Ouest, région représentée à la tête de la BAD depuis deux mandats, pourrait peser contre lui.
Sidi Ould Tah : un relais potentiel vers les pays du Golfe

À la tête de la Banque arabe pour le développement économique en Afrique (BADEA) depuis 2015, Sidi Ould Tah a profondément transformé cette institution, doublant son capital et diversifiant ses interventions sur le continent. Sous sa direction, la BADEA a accru ses financements dans les infrastructures, l’agriculture et l’entrepreneuriat, renforçant son rôle dans l’agenda de développement africain. Ancien ministre de l’Économie de Mauritanie et conseiller auprès de la présidence et de la primature, il dispose d’une fine connaissance des rouages étatiques et des relations diplomatiques multilatérales. Son profil fait de lui un passeur entre l’Afrique subsaharienne et le monde arabe, notamment les puissances financières du Golfe, susceptibles de jouer un rôle croissant dans les investissements structurants sur le continent. Fin négociateur, Sidi Ould Tah incarne la possibilité d’un nouveau souffle financier pour la BAD, à travers une diversification stratégique de ses partenaires et une diplomatie économique renforcée.
Samuel Munzele Maimbo : le candidat de la Banque mondiale

Zambien d’origine, Samuel Munzele Maimbo incarne l’expertise financière internationale. Entré à la Banque mondiale en 2001 via le prestigieux programme des jeunes professionnels, il a gravi les échelons jusqu’à devenir vice-président chargé du budget, de l’évaluation des performances et de la planification stratégique en 2023. Il a également été chef de cabinet des présidents de la Banque mondiale et directeur du département de mobilisation des ressources de l’IDA, principal guichet d’aide aux pays pauvres. Ces fonctions lui ont permis de développer une solide compréhension des dynamiques de financement du développement, des mécanismes multilatéraux et des partenariats mondiaux. Son profil international renforce la crédibilité de la BAD sur la scène financière globale, en particulier auprès des actionnaires non régionaux. Maimbo est porteur d’une vision systémique, articulant rigueur budgétaire, innovation financière et efficacité opérationnelle. Il pourrait impulser à la BAD une gouvernance axée sur la performance, la transparence et les résultats concrets pour les populations africaines.
Bajabulile Swazi Tshabalala : l’atout interne de la BAD

Sud-Africaine, Bajabulile Swazi Tshabalala a été jusqu’à sa démission en octobre 2024 la première vice-présidente de la BAD, qu’elle avait intégrée en 2008. Elle est presque un pur produit de l’institution, ayant joué un rôle central dans des projets liés au changement climatique et à l’expansion de la capacité financière. Forte de près de 30 ans d’expérience dans les domaines de la finance, de la gestion de trésorerie, des marchés des capitaux et des investissements, elle représente une candidature de continuité, combinant maîtrise des dossiers internes et légitimité technique.
Au-delà des qualités personnelles des candidats, cette élection cristallise des tensions géopolitiques entre régions africaines et actionnaires non africains. Le choix du 29 mai sera déterminant non seulement pour la trajectoire de la BAD, mais aussi pour la vision panafricaine du développement au cours des dix prochaines années. Face à ces cinq trajectoires, aussi brillantes que diverses, un autre défi émerge en filigrane : celui de l’âme africaine en quête de cohérence, de justice financière et de souveraineté assumée. Plus qu’un poste, la présidence de la BAD est un miroir tendu à l’avenir du continent. À l’heure des recompositions géopolitiques, du changement climatique et des urgences sociales, l’Afrique ne peut plus se contenter de gérer : elle doit incarner, transformer, oser. Le prochain président ne sera pas seulement un gestionnaire de dossiers : il sera la voix d’un continent qui refuse de rester en marge de son propre destin. Et peut-être, parmi ces cinq noms, se cache celui qui portera l’Afrique non pas là où elle est attendue, mais là où elle mérite d’être.

