• 1 novembre 2026
  • N'Djamena

Tchad : Djangbeye Habdekebeng Rebecca, l’unique femme cheffe de canton, bouscule les codes de la tradition

Tchad : Djangbeye Habdekebeng Rebecca, l’unique femme cheffe de canton, bouscule les codes de la tradition

Unique femme cheffe de canton parmi les autorités traditionnelles du Tchad, Sa Majesté Djangbeye Habdekebeng Rebecca, cheffe du canton Koualé, dans le département de la Tandjilé Ouest, province de la Tandjilé, plaide pour une meilleure implication des femmes dans la prévention et la gestion des conflits communautaires. En marge du Forum national des chefferies traditionnelles du Tchad, tenu à Mongo du 29 au 31 octobre 2026, elle a partagé son expérience et appelé à une plus grande reconnaissance du rôle des femmes dans les mécanismes traditionnels de médiation et de paix.

Montée sur le trône en septembre 2014, à la suite du règne de son père, Sa Majesté Djangbeye Habdekebeng Rebecca reconnaît que ses débuts ont été difficiles. Son accession à la chefferie a suscité des réticences, notamment auprès de certains hommes issus des milieux coutumiers et traditionnels, peu habitués à voir une femme exercer une telle autorité.

« Au début, ce n’était pas facile, surtout lorsqu’il fallait se faire entendre par les autres chefs traditionnels. Mais, avec le temps, ils ont fini par comprendre. Aujourd’hui, je suis respectée dans mon canton »,témoigne-t-elle.

Pour elle, l’exercice de la chefferie ne dépend pas du sexe, mais du charisme, de la capacité à convaincre et de l’aptitude à diriger. Elle rappelle que plusieurs fonctions autrefois considérées comme exclusivement masculines sont aujourd’hui exercées par des femmes, notamment dans l’aviation, l’armée et les institutions politiques.

« Pourquoi la femme ne pourrait-elle pas incarner la chefferie traditionnelle, alors qu’elle occupe une place essentielle dans nos traditions ? », s’interroge-t-elle. Dans son canton, cette volonté d’inclusion se traduit également dans la composition de son équipe d’assesseurs, qui compte des femmes.

Appréciant la tenue du Forum national des chefferies traditionnelles du Tchad, la cheffe de canton estime que cette rencontre intervient à un moment particulièrement important, marqué par les récoltes et la descente des troupeaux. Une période souvent sensible, au cours de laquelle les tensions entre agriculteurs et éleveurs peuvent dégénérer en conflits communautaires.

Selon elle, les échanges et les recommandations issus de ce forum constituent des pistes pour mieux anticiper les différends, renforcer le dialogue et promouvoir une cohabitation pacifique entre les communautés.

« Ce forum vient à point nommé. Nous sommes régulièrement confrontés aux problèmes entre agriculteurs et éleveurs. Les enseignements que nous tirons de cette rencontre doivent nous aider à prévenir les mésententes et à trouver des solutions pacifiques aux conflits », souligne-t-elle.

Au-delà des questions de cohabitation entre agriculteurs et éleveurs, Sa Majesté Djangbeye Habdekebeng Rebecca insiste sur la nécessité de reconsidérer la place de la femme dans les traditions et les mécanismes de règlement des conflits.

Elle estime que les évolutions historiques et sociales ont parfois contribué à marginaliser les femmes dans certaines sphères de décision, alors même que leur rôle demeure fondamental dans la transmission des valeurs, l’éducation et la cohésion familiale et communautaire.

« La femme est la mère de la nation, la mère de tous les hommes. Elle sait rapprocher les enfants et favoriser la réconciliation. Elle est au centre du règlement des conflits. Sa présence dans les processus de médiation ne doit donc pas être négligée », affirme-t-elle.

Pour cette autorité traditionnelle, la participation des femmes aux initiatives de paix ne doit pas se limiter à une présence symbolique. Elles doivent être associées aux discussions, aux décisions et aux dispositifs chargés de prévenir et de résoudre les différends.

S’adressant au Haut Conseil des chefferies traditionnelles du Tchad, la cheffe de canton de Koualé recommande la mise en place de mécanismes de règlement des conflits qui intègrent pleinement les femmes. Elle appelle notamment à leur représentation au sein des cellules chargées de la médiation, de la prévention des tensions et de la consolidation de la paix.

Évoquant la faible représentation féminine au sein de la chefferie traditionnelle, elle rappelle qu’elle fait partie des rares femmes à exercer cette responsabilité dans un univers largement dominé par les hommes.

Son message est clair : les femmes doivent pouvoir contribuer pleinement à la gouvernance traditionnelle et à la recherche de solutions durables aux conflits communautaires.

« Je lance un appel pour qu’on ne laisse aucune femme derrière. Nous devons être impliquées dans les mécanismes de règlement des conflits et de consolidation de la paix », conclut-elle.

À travers ce plaidoyer, Sa Majesté Djangbeye Habdekebeng Rebecca entend faire de la participation des femmes un levier essentiel de cohésion sociale et de paix durable au Tchad.

BECHIR BADJOURI, Correspondant