• 6 mars 2026
  • N'Djamena

Lutte contre la corruption au Tchad : l’appel d’un citoyen à dépasser le communautarisme

Lutte contre la corruption au Tchad : l’appel d’un citoyen à dépasser le communautarisme

Face aux révélations de l’Autorité indépendante de lutte contre la corruption (AILC) sur les détournements de fonds publics, un citoyen tchadien interpelle l’opinion nationale , pour lui, la corruption ne saurait être justifiée par le communautarisme. Il dénonce la dérive des solidarités claniques érigées en boucliers des corrompus et appelle à replacer la République sous l’autorité exclusive du droit, loin des logiques de sang et de parenté. Voici l’intégralité de sa réflexion. “Communautarisme et corruption : quand le sang devient alibi“.

Le rapport de l’AILC : un miroir tendu à la République

Les derniers rapports de l’AILC ont agi comme un révélateur brutal : des milliards de FCFA détournés, des agents publics suspendus, des poursuites engagées, et une volonté affichée de restaurer l’intégrité républicaine. Mais au lieu d’un sursaut national, ce bilan a provoqué une réaction inquiétante : la résurgence d’un communautarisme défensif, où l’appartenance ethnique ou régionale supplante la légalité.

Dans un État de droit, la défense d’un individu accusé de détournement de fonds publics devrait reposer sur des faits, des preuves, et le respect des procédures judiciaires. Tristement, depuis la publication des résultats de la mission de l’AILC, certains segments de la société s’érigent en boucliers identitaires, justifiant l’indéfendable au nom du lien de sang, de la proximité clanique ou de la solidarité régionale. Depuis quand la parenté supplante la probité morale des prévaricateurs?

Je me demande si certains de nos compatriotes savent que défendre un agent prévaricateur de la République sur la base de son origine constitue non seulement une apologie de la corruption, mais aussi une entrave à la justice, passible de sanctions dans tout État fonctionnel? La cécité intellectuelle quand elle nous tient….

Ce réflexe tribal, loin d’être anodin, ne sape-t-il pas les fondements mêmes de la citoyenneté chers à nous tous? Ne transformerait-t-elle pas la lutte contre la corruption en affrontement communautaire, et la justice en champ de bataille identitaire? Je crains fort que oui, car le communautarisme, lorsqu’il devient un refuge pour les corrompus, n’est plus une simple expression culturelle. Il devient une corruption morale, une perversion du lien social. Il empêche la sanction, étouffe la vérité, et transforme l’État en mosaïque de loyautés concurrentes. Ce phénomène polymorphe est d’autant plus dangereux qu’il se nourrit d’un sentiment d’injustice historique, d’une méfiance envers les institutions, et d’une instrumentalisation politique des appartenances. Mais il faut le dire sans détour : aucune communauté ne peut se prétendre victime lorsqu’elle protège ses bourreaux.

Ce que dit le droit, ce que réclame la République est la loi, celle impersonnelle et forte. Celle qui ne connaît ni cousinage, ni patronyme, ni dialecte. Celle qui protège les innocents, sanctionne les coupables, et garantit l’égalité devant la justice. Oui, c’est elle et force à elle seule. Autrement, le Tchad, cette République, en impotence ou déliquescence soit-elle, demeure notre patrimoine commun et indivisible. Et cette République, ne pourra prétendre à la modernité institutionnelle tant que la lutte contre la corruption sera entravée par des réflexes communautaires. L’AILC agit positivement, et doit agir avec une impartialité totale. Elle ne cible et ne saurait cibler des groupes : elle cible des actes et doit cibler les actes encore. Et c’est à ce niveau que le débat doit se situer.

Quoi qu’on dise, nous sommes tous, à des degrés divers et angles de vus variés, pour une République de principes et non celle de parentés. Tristement, et bien dommage, cette résurrection du communautarisme face aux révélations de l’AILC se traduit par un signal d’alarme. Ce qui corrobore notre thèse : la corruption ne se combat pas seulement dans les tribunaux, mais aussi dans les mentalités. Il faut refonder le pacte républicain sur des valeurs de justice, de l’éthique, de responsabilité et de transparence.

Le sang ne doit jamais servir de paravent à la forfaiture.
La République ne se protège pas par les liens du clan, mais par la force du droit.

Ibrahim Abdoulaye Dor