Le Je auteur : le Président Mahamat Idriss Déby Itno par Mahamat Kaka:
« C’est pour vous expliquer qui ils [les Tchadiens] sont et qui je [le Président] suis qu’aujourd’hui, je prends la plume. »
Blaise Pascal a dit que le moi est haïssable. C’est pour cela qu’écrire une autobiographie peut être un couteau à double tranchant. En effet, le Je que le Moi traduit dans un livre est le reflet d’un Moi meilleur et surtout autocritique. Est-ce dans ce but que le Président Mahamat Idriss Déby Itno publie en 2024, De Bédouin à Président, aux V.A. Éditions, en France ? C’est un livre d’environ 170 pages, lequel est composé d’un avant-propos et de six chapitres : chapitre 1 « De Bédouin à Soldat » ; chapitre 2 « Ma carrière militaire » ; chapitre 3 « Mes années à la DGSSIE » ; chapitre 4 « Les défis de la transition » ; chapitre 5 « L’heure du Bilan ; chapitre 6 « Ma vision pour le devenir du Tchad ». C’est un livre autobiographique assorti d’une vision d’un Tchad uni et pacifique. Toutefois, il concerne en quelque sorte par endroits le parfum d’un programme de campagne en cette année électorale.
C’est l’autobiographie d’un auteur qui parle sans fard et à cœur ouvert comme un être humain ordinaire avec ses points forts et ses faiblesses, et qui n’épargne point les détails personnels, même les plus intimes de son parcours existentiel – de l’enfant élevé par sa grand-mère (« kaka ») au village à la fonction de Président de la République du Tchad à la Capitale : « On bravait quelques interdits et on fumait aussi en cachette.» (p. 30) ou encore « Mon père me bat froid. Je me mets à boire de l’alcool. Beaucoup. Trop. » (p. 90). Cependant, lorsqu’il a compris qu’il a « dépassé les limites », honteux, il reconnait humblement avoir pris l’engagement devant Dieu de ne plus consommer de l’alcool. Plus tard, durant la transition, ce « Dieu est à [ses] côtés » pour diriger sa Nation en un moment critique de son histoire.
Dans la même veine, en vidant son sac, il évoque les complots de Palais qui fragilisaient son poste du Directeur de la Garde Présidentielle : « Le poison s’instille lentement, mais sûrement, dans l’esprit de mon père » (p. 89). Après la mort de son père, dans les arcanes du pouvoir, il découvre les « déceptions et ambitions personnelles » de Cherif Mahamat Zene (p. 124), « Les ambitions affichées de Moussa Faki » (p. 132), ou encore les « Ingérences étrangères » (p. 142).
Le Moi Bédouin : la mise à profit de l’éducation pour un vivre ensemble
« Le 11 septembre 2001, j’ai eu le sentiment que ma religion était trahie. »
Tout au long de son texte, l’auteur vante son éducation traditionnelle, religieuse et scolaire dont il tire un esprit de tolérance. On peut lire à la page 30 du livre :
Je me trouvais dans un pays étranger, majoritairement chrétien, dans une école catholique, et pourtant jamais personne ne m’a posé de questions sur ma religion ou ne m’a regardé de travers. Pourtant, j’avais envie de dire à tout le monde que pour moi, ce n’était pas ça la religion, ma religion ! L’Islam, tel que je le connais et tel qu’on me l’a enseigné, prône la paix. L’Islam n’encourage pas la violence ni la barbarie, mais bien plutôt le vivre ensemble.
Ayant pris part avec succès à l’opération « colère de Bohama » pour traquer les djihadistes de Boko Haram, la secte islamiste qui mène des estocades contre le Tchad et d’autres pays voisins dont le Cameroun, le Président (2024 : 31) réaffirme sa détermination à exalter une vision plus pacifiste de l’Islam :
Aujourd’hui que je suis le chef de l’État, au Tchad, je me dois de dire et de répéter que ce n’est pas ça, l’Islam. L’Islam que je connais et que je pratique n’a rien à voir avec celui d’Oussama ben Laden, d’al-Qaïda ou de l’État islamique, et de tous les terroristes qui se revendiquent islamistes. Soldat, je les ai combattus et les combattrai encore, tant qu’il le faudra, sur le champ des idées comme sur le champ de bataille.
Sur le plan national, la lutte contre le communautarisme est bien palpable dans cette production livresque, afin de faire véhiculer l’idée d’un Tchad Uni sans clivages socioculturels. « Dans le sillage des événements tragiques du 20 avril 2021, j’ai embrassé le destin de notre nation guidé par une détermination inébranlable à unir et à fortifier le Tchad. », écrit-il à la page 161. La problématique de la cohabitation entre le Nord (considéré comme musulman) et du Sud (perçu comme chrétien) reste l’une de ses principales préoccupations. C’est pour ce fait qu’il témoigne : « Afin de transcender les divergences et les diversités, j’ai œuvré pour plus d’inclusivité des Tchadiens dans leur diversité ethnique, religieuse et culturelle selon un modèle de gouvernance fédérateur et apaisé » (p. 152). Cette détermination le pousse même à renvoyer l’ambassadeur d’Allemagne. Il s’en justifie : « Loin de servir la cause des chrétiens, il était en train de nous diviser. C’est pour cette raison que je l’ai renvoyé sans regret. » (p. 142).
Qualifiant les manifestations organisées par l’opposant Succès Masra d’« insurrection » – qui a donné suite à des événements ayant causé la mort des citoyens tchadiens, lesquels événements qui sont profondément regrettés par lui –, à la page 138, il rappelle que tous les pays du monde ont leur nord, leur sud, leur est et leur ouest. Tous les pays du monde ont leur diversité ethnique. Tous les pays du monde ont leur diversité religieuse.
Dans le même sillage, le renforcement du vivre-ensemble, mis à mal par les affrontements interethniques s’étend, à la coexistence pacifique que doivent prôner les chefferies traditionnelles auxquelles il rend hommage. C’est pour cela qu’il s’épanche à juste titre : « Je regrette aussi les conflits intercommunautaires et les conflits entre agriculteurs et éleveurs. Tout cela a fait beaucoup de morts qui auraient pu et dû être évités » (p. 145).
Le Soi Président : l’appel du destin et le rappel du long chemin
« Le Maréchal est mort. Nous devons agir vite. Moi, mon choix c’est Mahamat. »
Ce propos de la page 109 tenu par son frère Kerim, qui lui est d’un grand soutien, quand il le propose comme la personne qui peut assurer la continuité du pouvoir, en arguant sur son choix : « C’est lui le commandant de la Garde. Il commande la plus grande formation militaire du pays. Il est le seul qui puisse être accepté par l’armée ». Et le futur Chef de l’État de mettre en relief : « Pour moi, c’est évidemment un signe du destin. » Pour une telle mission qui transforme le Bédouin qu’il était en un berger devant guider son peuple vers la paix et le progrès, Mahamat Idriss Déby Itno (2024 : 143) exhorte :

La Ve République du Tchad est bien la preuve que le dialogue entre hommes politiques tchadiens responsables, qu’ils soient du nord ou du sud, de l’est ou de l’ouest, musulmans, chrétiens ou animistes, est toujours possible. C’est ce nouveau Tchad, fraternel et fier, que je veux construire avec les Tchadiens, pour offrir à tous et en particulier à nos enfants et à nos jeunes, un avenir meilleur.
Le Président Mahamat Idriss Déby Itno aimerait être le candidat choisi pour un Tchad Uni qui doit être à ses yeux un « nouveau Tchad ». Cependant, au-delà de son pays, l’auteur met en exergue son rôle sur le plan international :
Malgré nos défis intérieurs, j’ai gardé les portes du Tchad ouvertes pour accueillir les réfugiés du Cameroun, de la République centrafricaine, du Nigeria et du Soudan, leur offrant une aide fraternelle en coopération avec l’aide humanitaire internationale : au total le Tchad n’accueille pas moins de deux millions de réfugiés. Cette démarche a réaffirmé notre solidarité envers nos voisins. […]
Au cours de la transition, j’ai affirmé la volonté du Tchad d’être un acteur fiable et majeur en Afrique. Nous avons su conserver le soutien de la Communauté économique des États d’Afrique centrale, de l’Union africaine et d’autres organismes internationaux. (Mahamat Idriss Déby Itno, 2024 : 156)
Au demeurant, il faut dire que l’arrivée de Monsieur Mahamat Idriss Déby Itno au pouvoir marque un tournant significatif pour l’histoire du Tchad. Par ailleurs, son impact reste visible dans les nouveaux soubresauts sociopolitiques du Continent africain.
Par Pr Assana Brahim, Universitaire/ écrivain

