Il devait incarner l’espoir de tout un secteur et permettre au Tchad de tirer profit de son cheptel. La première pierre du Complexe Industriel d’Exploitation de Djarmaya a été posée en grande pompe il y a plusieurs années. Mais le chantier reste inachevé. Des projets similaires existent un peu partout au Tchad, symboles d’un modèle de développement à bout de souffle. Autour de celui de Djarmaya, gravitent aujourd’hui des propos flous et parfois infondés.
Le coût de ce complexe est estimé à 37 milliards de francs CFA. À ce jour, force est de constater que les travaux n’ont connu aucune avancée notable. Rien donc de quoi être fier de ce que l’on surnomme déjà « l’éternel chantier du Complexe Industriel des Ruminants ». En cause : lenteurs administratives, silences officiels et opacité, qui alimentent l’incompréhension et la lassitude d’une partie de l’opinion.
Situé dans la zone industrielle de Djarmaya, à une vingtaine de kilomètres au nord de N’Djamena, ce complexe devait devenir une infrastructure moderne, destinée à transformer, valoriser et exporter la viande locale. Dans un pays où l’élevage représente près de 50 % du PIB et où le cheptel est l’un des plus importants de la sous-région, le projet apparaissait comme une évidence. L’objectif affiché : industrialiser la filière pour dynamiser l’économie nationale.
Initialement prévue pour durer 18 mois, la construction s’éternise depuis plus d’une décennie. Pourquoi un tel retard ? Officiellement, aucune réponse claire. Officieusement, les hypothèses se multiplient : corruption passive, conflits d’intérêts, désaccords techniques. Les rumeurs prospèrent sur fond de silence officiel.

Les autorités semblent conscientes du naufrage. Le 1er juillet 2024, le ministre de l’Élevage et des Productions animales, Abderahim Awat Atteib, a rencontré le représentant du bureau de contrôle Studi International, en présence de l’équipe du Projet d’Appui au Développement des Industries Animales au Tchad (PADIAT), pour évoquer une relance des travaux. Une énième réunion, sur fond de promesses. Le même ministre a même affirmé, sur le plateau de Manara Radio-Télévision, que les travaux avaient repris.
Mais sur le terrain, les faits contredisent les paroles. Pour vérifier l’écart entre discours et réalité, une équipe de Manara Radio-Télévision s’est rendue à Djarmaya. Ce qui devait être un simple reportage s’est heurté à un refus catégorique d’accès au site. Aucun responsable pour répondre aux questions. Aucune trace visible d’un chantier actif. Juste un site figé dans le temps.
Pourquoi tant d’opacité ? Que cherche-t-on à cacher ? À qui profite ce silence ? La transparence du projet est sérieusement mise en doute. Si des milliards ont été engagés, où sont les résultats ? Et si les travaux ont réellement repris, pourquoi empêcher la presse d’en témoigner ? Ces questions, les citoyens se les posent aussi. Les Tchadiens sont fatigués des annonces sans lendemain.
Depuis des années, la population assiste, impuissante, à l’agonie d’un projet qui aurait pu devenir une fierté nationale. La frustration est d’autant plus grande que la demande en viande transformée est bien réelle, et que le chômage des jeunes persiste. Ce complexe promettait plus de 200 emplois qualifiés et près de 5 000 emplois directs et indirects. Alors que des milliers de jeunes sont à la recherche d’un emploi, une telle situation s’apparente à un immense gâchis. Ce chantier, au lieu d’incarner l’espoir, devient un sujet de méfiance et de désillusion.

Alors que le Tchad cherche à diversifier son économie, la réussite de ce projet aurait pu marquer un tournant. Il devient au contraire le symbole d’un échec institutionnel et de promesses non tenues. Le moment est venu pour les plus hautes autorités de rompre avec la passivité. Un audit indépendant, transparent et rendu public doit être lancé d’urgence pour situer les responsabilités. Le Tchad ne peut plus se permettre de gaspiller ses ressources dans des projets morts-nés. Le potentiel économique de la filière animale est immense. Il ne manque qu’une volonté politique ferme et un suivi rigoureux pour le transformer en réalité.
Yohan Djimet Djibrine

