L’intégration à la fonction publique est, selon les textes officiels de la République du Tchad, un droit garanti à tout citoyen diplômé. Pourtant, dans la réalité, ce droit prend de plus en plus les allures d’un privilège réservé à quelques-uns, laissant sur le carreau une génération entière de jeunes en quête d’emploi.
Après plusieurs années d’études, de sacrifices et d’espoirs, de nombreux diplômés voient leurs attentes se transformer en désespoir et en désillusion. Ce qui devait être un parcours fondé sur le mérite devient souvent un labyrinthe dominé par les passe-droits, les réseaux d’influence et la corruption.
Depuis plus d’une décennie, les jeunes diplômés espèrent voir leur nom figurer sur la fameuse liste d’intégration à la fonction publique. En vain. En 2024, le ministre de la Fonction publique avait pourtant réaffirmé l’interdiction formelle de toute intégration par des voies illégales, une déclaration saluée par l’opinion publique. Mais sur le terrain, les pratiques illicites perdurent, alimentées par des réseaux informels nichés au cœur même de l’administration.
Contre des sommes d’argent pouvant dépasser plusieurs centaines de milliers de francs CFA, certains agents véreux promettent une intégration rapide à des diplômés désespérés. Une mécanique bien rodée, opérant sous des regards souvent complaisants.
Hadjé Mariam Abakar, titulaire de deux licences, raconte son expérience avec amertume. Après des années de démarches restées sans suite, elle a décidé de renoncer à la fonction publique pour se consacrer au commerce, seule alternative pour subvenir aux besoins de sa famille. « J’ai épuisé mes forces et mes espoirs. Aujourd’hui, je préfère vendre des vêtements que courir derrière un rêve inaccessible », confie-t-elle.
D’autres n’ont pas eu sa résilience. Deux jeunes hommes interrogés affirment avoir versé plus de 500 000 FCFA chacun à des individus se présentant comme des facilitateurs. Depuis, plus aucune nouvelle. Face à ces dérives, la jeunesse tchadienne perd confiance en ses institutions. « On nous dit que c’est un droit, mais dans la pratique, seuls ceux qui ont des relations ou de l’argent réussissent », dénonce, sous anonymat, une étudiante en fin de cycle.
Il est temps que l’État passe des promesses aux actes. La transparence dans les processus d’intégration doit devenir une priorité absolue. Les auteurs de pratiques frauduleuses doivent être identifiés, poursuivis et écartés de l’administration publique. À défaut, c’est une génération entière qui risque de basculer dans la résignation, la précarité, voire l’exil.
Le mérite doit redevenir la seule boussole de l’accès à la fonction publique. Car c’est dans la justice sociale que commence toute véritable réforme.

