• 30 octobre 2026
  • N'Djamena

Tchad: derrière les enfants vendeurs dans les rues, des familles brisées et des enfances fragilisées

Tchad: derrière les enfants vendeurs dans les rues, des familles brisées et des enfances fragilisées

À N’Djaména, comme dans plusieurs villes du Tchad, des enfants en âge scolaire sillonnent les rues à longueur de journée pour vendre des bonbons, des cigarettes, des arachides et bien d’autres petits produits. On les croise aux carrefours, dans les marchés ou aux abords des grandes artères, où ils espèrent trouver quelques clients. Derrière ces petits commerces se cachent souvent des situations difficiles, marquées par la précarité économique et la fragilité sociale de nombreux ménages tchadiens. Une réalité qui contribue parfois à la déscolarisation des enfants et compromet leur avenir.

En 2024 pres de trois millions d’enfants et de jeunes se retrouvent hors du système éducatif, selon les données présentées par l’UNICEF. Ainsi, 62 % des enfants âgés de 3 à 17 ans ne fréquentent pas l’école. Chez les enfants de 6 à 11 ans, le taux de non-scolarisation atteint 57 %, tandis que 64 % des jeunes de 16 à 18 ans sont également hors du système éducatif. Moins de la moitié des élèves achèvent le cycle primaire, soit environ 38 % des filles et 49 % des garçons. Au premier cycle du secondaire, les taux d’achèvement sont estimés à 14,1 % chez les filles et à 24,2 % chez les garçons. Un tableau qui reste particulièrement préoccupant.

Ces chiffres traduisent une réalité difficile qui prive des millions d’enfants de leur droit à l’éducation et fragilise les rêves auxquels ils devraient pouvoir aspirer au même titre que les enfants issus de familles mieux loties. Du centre-ville aux quartiers périphériques de la capitale, ces jeunes sillonnent les rues avec la même détermination, donnant parfois l’impression d’avoir apprivoisé la fatigue, la faim et le sommeil. Pour beaucoup, la rue devient progressivement un lieu de travail, mais aussi un espace où ils doivent apprendre à affronter seuls les difficultés quotidiennes.

Parmi eux, certains ont à peine approché le seuil de l’adolescence. Florent (prénom d’emprunt) est de ceux-là. Il raconte avoir quitté l’école en classe de CE2, à l’âge de 10 ans. Aujourd’hui âgé de 17 ans, il vend dans la rue pour subvenir à ses besoins. Orphelin de père, il explique que sa mère s’est remariée et qu’il a progressivement dû apprendre à se débrouiller seul.

Une situation similaire à celle d’un adolescent de 14 ans, dont nous préservons l’identité. Après le décès de son père, il y a six ans, sa famille a quitté son domicile pour vivre chez ses grands-parents. Quelques années plus tard, sa mère s’est également remariée et est partie vivre avec son nouvel époux. Resté chez ses grands-parents, le jeune garçon affirme avoir été confronté à des difficultés pour se nourrir.

« Lorsque mon papa est décédé, nous avons été obligés de quitter la maison où nous habitions pour aller vivre chez mes grands-parents. Après quelques années, maman s’est remariée et elle est partie vivre avec son mari. Je suis resté chez mes grands-parents, mais c’était compliqué. Il était très difficile de trouver à manger là-bas. J’ai donc commencé à vendre de l’eau en sachet et, petit à petit, j’arrivais à me nourrir. Parfois, je rentrais la nuit pour dormir, parfois non. Mais maintenant, je me suis fait des amis et nous nous arrangeons pour trouver un endroit où dormir lorsqu’il fait nuit. Depuis lors, j’ai arrêté l’école », témoigne-t-il.

Ces récits mettent en lumière la vulnérabilité de certains enfants confrontés à la perte d’un parent et aux difficultés économiques. Les changements dans la situation familiale, associés au manque de ressources, peuvent contribuer à les éloigner de l’école et les contraindre à chercher seuls de quoi survivre. Pour ces jeunes, trouver à manger devient parfois une priorité immédiate, au détriment de leur scolarité et de leur sécurité.

À la Place de la Nation, un groupe d’enfants venus d’un quartier de la capitale raconte également son quotidien.

« Nous quittons notre quartier pour venir au centre-ville à la recherche de clients. Nous préférons marcher en groupe parce qu’il y a peu de sécurité. Certaines personnes prennent nos marchandises sans payer et nous menacent. D’autres de nos amis en ont déjà été victimes », raconte l’un d’eux.

Pour ces jeunes vendeurs, les rues de la capitale représentent à la fois un lieu de commerce et un espace où ils doivent apprendre à se protéger des risques auxquels ils sont exposés. Entre les longues distances parcourues, les menaces et les incertitudes du quotidien, leur activité les confronte à des responsabilités qui dépassent souvent leur âge.

Toutefois, tous ces enfants ne sont pas déscolarisés. Un élève du secondaire, dont nous préservons également l’identité, explique qu’il exerce cette activité pour soutenir sa famille.

« Ma maman vend des légumes et mon papa est maçon. J’ai deux petits frères. Je fais ce commerce pour aider mes parents. Avec les bénéfices, j’achète progressivement mes fournitures scolaires, mes habits, mes chaussures, bref, tout ce dont j’ai besoin », témoigne-t-il.

Son histoire illustre les difficultés économiques auxquelles de nombreuses familles sont confrontées. Une situation qui pousse parfois les enfants à contribuer eux-mêmes aux dépenses du foyer, tout en essayant de poursuivre leur scolarité.

Mais derrière ces enfants qui arpentent les rues pour vendre se trouvent aussi des parents confrontés à des choix douloureux. Pour certaines mères, accepter que leurs enfants exercent de petits commerces n’est pas un choix facile. C’est parfois une décision dictée par le manque de moyens, alors même qu’elles souhaiteraient les voir à l’école, à l’abri des dangers de la rue.

Une mère raconte avec émotion le déchirement qu’elle ressent face à cette situation : « En tant que mère, ça me fait mal de voir mon enfant dans la rue alors qu’il devrait être à l’école comme tous les enfants de son âge. Mais parfois, nous n’avons même pas suffisamment à manger à la maison. Je me bats comme je peux, mais mes moyens ne me laissent pas d’autres alternatives. Quand mon fils me dit qu’il veut sortir vendre pour m’aider, mon cœur se serre. Aucun parent ne souhaite voir son enfant porter un tel poids sur ses petites épaules. Chaque jour, j’ai peur pour lui. J’ai peur qu’il lui arrive quelque chose dans la rue ou qu’il abandonne définitivement ses études. Si j’avais les moyens, je le garderais à l’école sans hésiter. Je veux simplement que mon enfant ait un avenir meilleur que le mien. »

À travers cette parole se dessine le dilemme de certaines familles : comment protéger ses enfants lorsque les ressources manquent pour satisfaire les besoins les plus élémentaires ? Pour ces parents, la volonté d’offrir un avenir meilleur à leurs enfants se heurte à la réalité du quotidien. Nourrir la famille, payer les fournitures scolaires et assurer les autres dépenses essentielles constituent un fardeau difficile à porter.

Face à ces vulnérabilités, la protection de l’enfance et l’accès à l’éducation demeurent des enjeux majeurs. L’UNICEF intervient notamment dans ces domaines et souligne l’importance de lutter contre les facteurs qui éloignent les enfants de l’école et les exposent à différentes formes de vulnérabilité.

Le Tchad a, pour sa part, pris plusieurs engagements en faveur des droits de l’enfant, notamment à travers des politiques publiques et des programmes nationaux. Le ministère chargé de la Femme, de la Protection de la petite enfance et de la Solidarité nationale joue un rôle dans la mise en œuvre de ces politiques. Des initiatives portent également sur la prévention, le retrait, la prise en charge et la réinsertion des enfants associés aux forces armées, ainsi que sur le développement de l’alimentation scolaire pour favoriser le maintien des élèves en classe.

Malgré ces engagements, la réalité quotidienne dans les rues de N’Djaména rappelle que de nombreuses familles restent confrontées à des difficultés importantes. Pour les enfants déscolarisés, le retour à l’école suppose non seulement de pouvoir accéder à l’éducation, mais aussi de disposer de conditions de vie suffisamment stables pour y rester et achever leur parcours scolaire. Pour ceux qui poursuivent leurs études tout en vendant dans la rue, l’enjeu est également de préserver leur scolarité et de ne pas faire peser sur eux des responsabilités trop lourdes pour leur âge.

Le renforcement de l’accompagnement social des familles, le maintien des enfants à l’école, le soutien à ceux qui ont abandonné leur scolarité et une meilleure protection des mineurs dans les espaces publics figurent parmi les pistes à privilégier. Des mesures d’accompagnement adaptées pourraient également aider les parents à faire face aux difficultés économiques sans dépendre de l’activité commerciale de leurs enfants.

Car derrière chaque enfant qui tend une marchandise à un passant se cache souvent une histoire : une famille qui peine à joindre les deux bouts, un parent absent, une scolarité interrompue ou, tout simplement, un besoin urgent de survivre.

Aucun enfant ne devrait avoir à choisir entre trouver de quoi manger aujourd’hui et construire son avenir demain. La place des enfants est dans les salles de classe, où ils peuvent apprendre, grandir et préparer leur avenir, et non dans la rue, contraints de lutter quotidiennement pour leur survie au risque de leur sécurité et de leur vie.

SOLIRI CHARLOTTE