Le récent déguerpissement d’un îlot du quartier Toukra, dans le 9ᵉ arrondissement de N’Djamena, a ravivé le débat sur la gestion du foncier dans la capitale tchadienne. L’opération, interrompue après la descente sur le terrain du Député du 7ᵉ arrondissement, Takilal Ndolassem, accompagné du ministre de l’Aménagement du territoire, Assileck Halata, s’est déroulée sans que l’administration municipale n’ait été préalablement associée, selon plusieurs sources.
Cette intervention a entraîné la suspension de l’opération, laissé de nombreuses familles dans l’incertitude et conduit à la suspension de l’Administrateur délégué du 9ᵉ arrondissement pour « forfaiture ». Depuis, la controverse ne cesse de s’amplifier. Pourtant, comprendre cette crise suppose de revenir sur l’histoire de Toukra et sur l’évolution de son statut foncier.
Selon des sources concordantes, le village de Toukra a été fondé vers 1948 par Toukna Tcholgo, à la même période que le village voisin de Koundoul, fondé par Modou Koundouli. À cette époque, Toukra relevait du canton de Madiagho. Le territoire était alors constitué de deux villages distincts, Toukra Arabe et Toukra Massa, auxquels s’est ajouté par la suite un troisième noyau d’habitation, Toukra Musgum.
Les documents consultés indiquent qu’en 2004, sept villages ont été regroupés sous l’appellation unique de « quartier Toukra ». Il s’agit de Toukra Arabe, Toukra Massa, Dassa, Bisnakou (devenu plus tard Toukra Musgum), Ngonba Massa, Ngonba Sara et Sokolo.
Cette même année marque également la création du 9ᵉ arrondissement de N’Djamena, un tournant dans l’organisation administrative de cette périphérie urbaine. Si le découpage administratif a évolué, la configuration foncière héritée des villages est demeurée largement inchangée. En 2012, un arrêté instituant une commission de lotissement et de restructuration est venu accompagner l’expansion urbaine. Dans le même temps, la forte croissance démographique a accéléré l’urbanisation d’espaces jusque-là occupés par des champs, des pâturages et des couloirs de transhumance.
Entre 2007 et 2022, l’État y a constitué plusieurs réserves foncières destinées à différents projets d’intérêt public : implantation de l’Université de Toukra, sites de logements sociaux dont la gestion reste contestée, zone industrielle, réserves pour des infrastructures sportives, cimetière, parcelles attribuées aux enseignants-chercheurs ainsi qu’aux sinistrés et aux déguerpis de N’Guéli et de Gardolé.
Au fil des années, plusieurs projets sont venus complexifier davantage la situation. En 2007, la Mairie de N’Djamena envisageait d’y transférer le marché de Dembé, les garages automobiles ainsi que les « andouria ». Ce projet ne sera finalement jamais concrétisé.
En 2012, les importantes inondations ayant frappé la capitale ont conduit les autorités à réquisitionner en urgence une partie du site pour y installer un camp destiné aux sinistrés. Toutefois, le statut foncier de cet espace n’aurait jamais été clairement régularisé après le départ des occupants temporaires. Selon plusieurs témoignages, le site serait progressivement devenu une zone de non-droit, marquée par la vente d’alcool frelaté, le trafic de drogues et de substances psychotropes, ainsi que par plusieurs faits criminels. Cette dégradation de la situation sécuritaire aurait finalement conduit les autorités à procéder à sa fermeture.
Mais cette fermeture n’a pas mis un terme aux difficultés. Selon les informations recueillies, le vide administratif et l’absence de suivi auraient favorisé l’apparition de réseaux de spéculation foncière. Des individus auraient procédé à la vente frauduleuse de parcelles appartenant au domaine de l’État à des acquéreurs de bonne foi. Ce sont aujourd’hui ces derniers qui se retrouvent confrontés aux opérations de déguerpissement.
De leur côté, plusieurs personnes déguerpies affirment avoir engagé une procédure judiciaire contre la mairie du 9ᵉ arrondissement et soutiennent avoir obtenu gain de cause. À ce stade, notre rédaction n’a toutefois pu consulter aucun document judiciaire confirmant ces affirmations, ni entrer en contact avec l’avocat cité par les intéressés.
Au-delà du seul cas de Toukra, cette affaire illustre les difficultés auxquelles sont confrontées de nombreuses zones périurbaines de N’Djamena. Des espaces autrefois régis par les règles coutumières, composés de villages, de terres agricoles, de pâturages et de couloirs de transhumance, sont progressivement absorbés par une urbanisation rapide. Cette transformation s’accompagne de la création de réserves foncières publiques, souvent fragilisées par les occupations illégales, la spéculation et les insuffisances des mécanismes de contrôle.
L’affaire de Toukra met ainsi en lumière les limites de la gouvernance foncière, où se mêlent lacunes administratives, spéculation et insécurité juridique. Dans cette chaîne de dysfonctionnements, les premières victimes demeurent souvent des citoyens de bonne foi, trompés par des vendeurs frauduleux puis confrontés à la rigueur des décisions administratives. L’image de cette vieille veuve, chargée de ses petits-enfants et quittant les lieux en larmes, résume à elle seule le coût humain d’un conflit foncier dont les racines remontent à plusieurs décennies.

