• 23 juin 2026
  • N'Djamena

Chronique : Réécrire l’histoire du Tchad ou mieux la documenter ?

Chronique : Réécrire l’histoire du Tchad ou mieux la documenter ?

La geste tchadienne est millénaire. Du Toumaï aux grands royaumes du Kanem-Bornou, du Baguirmi, du Ouaddaï ou encore aux conquêtes de Rabah, l’histoire du Tchad traverse les siècles et témoigne d’un territoire marqué par les échanges, les résistances, les mutations politiques et les profondes transformations sociales. À cette longue mémoire s’ajoutent les bouleversements des soixante dernières années, qui continuent d’alimenter les débats sur l’identité nationale et la construction de l’État. C’est dans ce contexte que le gouvernement tchadien a décidé de mettre en place une Commission scientifique nationale chargée de rédiger et de documenter une histoire tchadienne. Cette initiative soulève une interrogation essentielle : s’agit-il de documenter l’histoire ou de la réécrire ?

L’histoire repose sur une distinction fondamentale. D’un côté, il y a les faits tels qu’ils se sont produits ; de l’autre, le récit que les sociétés construisent à partir de ces faits. Le passé est immuable : il ne peut être modifié. En revanche, la compréhension que nous en avons évolue constamment au gré des découvertes d’archives, des témoignages, des recherches scientifiques et des nouveaux questionnements portés par les historiens.

Dans cette perspective, réécrire l’histoire n’est pas nécessairement un acte de falsification. C’est aussi le travail normal de la recherche historique, qui consiste à enrichir les connaissances, à confronter les sources et à proposer de nouvelles lectures des événements. En revanche, réécrire l’histoire pour effacer des faits, glorifier certains acteurs ou justifier des choix idéologiques relève de la manipulation de la mémoire collective.

L’enjeu est donc moins de transformer le passé que d’améliorer le récit qui en est fait. Pendant longtemps, l’histoire enseignée en Afrique, et notamment au Tchad, a été largement héritée de la période coloniale. Elle a souvent privilégié le point de vue des puissances dominantes, laissant dans l’ombre de nombreuses réalités : les résistances locales, les violences de la conquête, les massacres, les figures historiques oubliées ou encore les expériences vécues par différentes communautés.

Reconnaître ces épisodes ne signifie pas entretenir le ressentiment ou construire une mémoire victimaire. Une nation ne se consolide ni dans l’oubli ni dans la rancœur, mais dans une connaissance lucide de son propre parcours. L’enseignement de l’histoire devrait ainsi former des citoyens capables de comprendre les épreuves du passé sans en devenir prisonniers. Connaître les injustices d’hier n’a de sens que si cette connaissance permet de mieux défendre aujourd’hui la dignité humaine, la liberté, la justice et l’unité nationale.

L’histoire peut devenir un facteur de division lorsqu’elle sélectionne les mémoires, oppose les communautés ou alimente les rivalités identitaires. Mais elle peut également constituer un puissant levier de cohésion lorsqu’elle reconnaît la diversité des parcours et accorde une place à l’ensemble des composantes de la nation dans le récit collectif. Une société qui assume son histoire, avec ses réussites comme avec ses blessures, se donne davantage de chances de construire un avenir commun. L’humilité face au passé n’efface pas les souffrances, mais elle ouvre la voie à la compréhension mutuelle, à la justice et à la réconciliation.

Le passé ne change jamais. Ce qui évolue, c’est notre capacité à mieux le comprendre et à intégrer les voix longtemps restées dans l’ombre. L’enjeu n’est donc pas de réinventer l’histoire du Tchad, mais de la documenter avec rigueur, de l’enrichir par la recherche scientifique et de faire en sorte qu’elle reflète toute la diversité des mémoires qui composent la nation.
À cette condition, l’histoire cessera d’être un terrain d’affrontement des mémoires pour devenir un patrimoine commun, capable de rassembler les Tchadiens autour d’une conscience nationale partagée et d’une vision commune de l’avenir.

Sakkal