• 8 mars 2026
  • N'Djamena

Littérature : le livre qui prévoyait 20 ans de prison ferme pour Masra Succès

Littérature : le livre qui prévoyait 20 ans de prison ferme pour Masra Succès

Et l’après-Masra Succès, y avez-vous pensé ? Procès de rupture politique, de l’écrivain engagé Mbaiadem Abouna Alhadji, publié en 2022 aux éditions Salon des Belles Lettres, 140 pages, prend une résonance particulière aujourd’hui. Trois ans après sa parution, Dr Masra Succès, homme politique et ancien Premier ministre, est condamné à 20 ans de prison dans le cadre des évènements de Mandakao. S’agit-il d’une simple coïncidence ou d’une prophétie.

D’abord, Dr Succès Masra, célèbre homme politique tchadien, docteur en sciences économiques et ancien Premier ministre, a fait l’objet de nombreux livres, tantôt à sa gloire, tantôt à sa déchéance, à l’instar de “Succès cache-t-il Masra? ” Biographie politique de son ancien conseiller politique Don Ebert, et bien d’autres. Cependant, Et l’après Masra Succès, vous y avez pensé ? est un ouvrage qui sort de l’ordinaire par sa profondeur, sa densité et sa cohérence, porté par son auteur, un fin analyste politique tchadien.

La grille d’analyse du politiste Abouna se fonde sur le réalisme politique. Il écrit à la page 8 : « Je suis directement ou indirectement responsable de ce que Succès Masra est devenu dans le paysage politique tchadien. Responsable en ce sens de ma contribution intellectuelle et idéologique. » Cependant, dans ce livre, Abouna prend très tôt ses distances avec Masra Succès et même avec le parti Les Transformateurs, dès 2020, avant la période de transition. Il justifie cette prise de distance par la défiance permanente de l’autorité de l’État affichée par le célèbre homme politique tchadien.

Masra Succès, comme produit politique, a été fabriqué

Il considère d’abord que Succès a choisi de vendre son nom et son image au peuple tchadien au lieu de vendre un projet de société à travers l’institutionnalisation du parti. Dans ses réflexions, il plaide ainsi pour la dépersonnalisation du parti au profit de son institutionnalisation. Ce qui surprend, ce sont les pages 54 et 55 où l’on peut lire : « Masra Succès, comme produit politique, a été fabriqué (par les puissances et institutions étrangères) pour conquérir la magistrature suprême de gré ou de force. Le pouvoir obsède Succès. Son intention est d’y parvenir par tous les moyens, y compris par les armes. Il ne cache plus ses intentions et ne cesse de défier l’autorité de l’État : Si vous pensez que ce sont les armes qui nous manquent, alors là, on verra si c’est vraiment ce qui nous manque. Si nous vivions dans un pays où la dignité de l’État était inattaquable, cette seule formule suffirait pour lui valoir 20 ans de prison ferme. Succès est sérieux dans ses menaces et prend les autorités tchadiennes pour des postiches, des gamins qui ne savent rien faire de leur tête. »

Et, de surcroît, il ajoute à la page 56 : « L’intention réelle de Masra Succès n’est pas seulement de conquérir le pouvoir. Son intention réelle est de le tuer. » Plus loin, il poursuit : « Cet argument démontre simplement l’impuissance politique de Masra Succès, son incapacité à rassembler largement autour de lui. La peur de perdre la bataille l’habite profondément et il essaie de ne pas perdre la face. Son intention actuelle est de mettre en exécution son projet, qui ne consiste pas seulement à rendre le pays ingouvernable, mais à le diviser. Encore là, nous nous demandons où commencera la ligne géographique de son nouveau pays qu’il souhaitera créer, et quelle en sera la limite ? Quelles en seront les limites administratives et les pôles politiques ? Succès n’aura qu’à se poser des questions sur le nombre de Tchadiens, notamment les hauts cadres du Sud, qui, au lieu de le suivre dans sa folie, le combattront sans relâche. Mais ce n’est pas une raison pour abandonner. L’obstacle est le chemin. Quand c’est dur, seuls les durs tracent le chemin, nous dira-t-il. Allez ! »

Deuxièmement, cet aveuglement au désastre va conduire Masra Succès à sa mort politique...

Pour renchérir, il écrit à la page 45 : « Deuxièmement, cet aveuglement au désastre va conduire Masra Succès à sa mort politique. Ce que nous reprochons à Masra, c’est son incapacité à prévoir le pire pour préparer le meilleur. Ses grilles d’analyses ne tiennent ni à la logique ni à la rigueur intellectuelle. Sur la question de la gouvernance politique, par exemple (…) »

Enfin, il termine ses réflexions sur l’avenir du peuple tchadien en affirmant : « Ni Dieu, ni César, ni tribun, mais le peuple. » L’ennemi, dit-il, ce sont aussi ces hommes qui promettent la paix à la télévision et à la radio, mais qui, la nuit venue, se comportent comme des loups prêts à nous dévorer.

Ces hommes n’ont que deux yeux, deux mains, deux pieds : rien de plus que n’a le dernier des citoyens de nos villes, de nos quartiers, de nos arrondissements, de notre pays. Si le peuple veut la paix, ce sera à lui d’en fixer les bases, et non aux hommes politiques d’en déterminer seuls les contours et les modalités.

Le peuple tchadien ne doit en aucun cas oublier que celui qui détient le pouvoir détient aussi la vie des citoyens. Le détenteur du pouvoir décide de ce que vous allez manger, du nombre de repas que vous aurez par jour, de la qualité des routes, des hôpitaux, des écoles, et même de l’eau que vous boirez.

Biographie

Orateur de profession et politiste de formation, Mbaiadem Abouna Alhadj est le President Directeur General (PDG) de LED NOW, fondateur du Centre Africain de l’Art Oratoire et du Leadership Conquérant. Il est également président-fondateur du mouvement Les Tribuns Africains depuis 2018, ainsi que fondateur et membre actif de la Révolution Massace. Après avoir publié « Le Tchad à l’épreuve de la réconciliation en 2021 », il décide, en 2022, de lancer une série de six ouvrages, dont « Pratiques des pensées obscures », « De l’identité des États africains à l’ère de la globalisation », et « Et l’après Masra Succès, vous y avez pensé ?» À travers ses livres, il se veut un libre penseur et alerteur de conscience.

Cheik Souleyman